Antoine Arjakovsky, né le 5 octobre 1966 à Paris, est un historien français, codirecteur du pôle « Politique et Religions » du Collège des Bernardins et directeur émérite de l’Institut d’études œcuméniques de Lviv (Ukraine). Il nous propose ici une méditation sur les passages de l’Écriture lors de la prière œcuménique célébrée dans notre chapelle le 23 janvier 2026. IL n’hésite pas à parler de trois idées fausses de ce qu’est l’Eglise et de ce qu’est l’oecuménisme.
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Bonsoir à tous,
C’est un plaisir pour moi, qui suis chrétien orthodoxe et qui travaille sur les questions œcuméniques depuis de nombreuses années, de pouvoir partager avec vous quelques réflexions au sujet des textes que nous avons entendus ce soir.
C’est important de se réunir pour célébrer notre foi selon laquelle comme le dit saint Paul aux Ephésiens, il n’y a qu’un « seul Dieu, Père de tous, qui règne sur tous, agit par tous et demeure en tous ». La foi chrétienne en un Dieu d’amour et de justice dépasse les frontières confessionnelles de nos Eglises car Dieu est le Père de tous et demeure en tous. Et surtout, – et c’est cela qui doit nous pousser à agir pour que vienne le Royaume de Dieu sur la terre – : « Dieu agit par tous ». Cela nous donne certes une énorme responsabilité pour délivrer ce monde de toutes ses divisions et de toutes ses souffrances, mais cela nous donne surtout une joie immense : Comme le dit Isaïe, si nous parvenons à dénouer les liens provenant de la méchanceté, alors notre lumière pointera comme l’aurore !
Quelle bonne idée l’Eglise apostolique arménienne a eu de centrer notre attention ce soir sur la lumière ! Nous savons, grâce au récit qu’a fait en 1831 Nicolas Motovilov de sa rencontre avec saint Séraphin de Sarov que, alors qu’il discutait avec lui, son corps s’est mis à rayonner de la lumière[1], après que saint Séraphin ait prononcé la prière suivante : « Seigneur rends-le digne de voir clairement avec ses yeux de chair la descente de l’Esprit Saint, comme Tu l’as fait voir à tes serviteurs élus quand tu daignas apparaître dans la magnificence de Ta gloire ». Le récit de Motovilov, et plus encore celui de la Transfiguration du Christ au Thabor, n’est plus impénétrable pour les hommes du XXIe siècle. Pour certains astro-physiciens comme David Elbaz : « Nous sommes nous-mêmes des machines à transformer des macromolécules en chaleur et en lumière. Tout notre processus vital, autant que celui des autres animaux, produit de la lumière. (…) Proportionnellement l’être humain produit 2000 fois plus de photons que le soleil». David Elbaz qui est directeur de recherche au Commissariat à l’Energie atomique de Saclay ajoute ceci : « On a longtemps pensé que la lumière n’était pour rien dans l’histoire de l’univers, qu’elle n’en était que la conteuse et non l’actrice. Et pourtant, depuis la première particule jusqu’à la vie en passant par les atomes, les molécules, les étoiles, la poussière interstellaire et les planètes, toute l’histoire de l’univers et de l’organisation de la matière, en formes de plus en plus complexes, sert un même objectif : la multiplication des particules de lumière. »[2]
Mais alors pourquoi voyons-nous les ténèbres s’épaissir autour de nous ? Chacun suit l’actualité et comprend que nous vivons à un changement d’époque extrêmement périlleux. Chacun voit aussi que les Eglises, et notamment l’Eglise orthodoxe à laquelle j’appartiens, sont en crise profonde. Chacun de nous voit bien que le mouvement œcuménique s’essouffle au point qu’on parle de plus en plus d’un hiver œcuménique. Pourquoi ? Et bien, à mon avis, c’est parce que nous croyons en 3 idées fausses au sujet de ce qu’est l’Eglise et de ce qu’est l’œcuménisme. Et les 3 textes que nous avons lus aujourd’hui nous aident justement à corriger ces 3 idées fausses.
La 1e idée fausse, qui est professée dans la plupart des cénacles œcuméniques, est que l’Eglise serait comme un palais de cristal, dans lequel tout devrait être transparent. Et donc, l’unique tâche du mouvement œcuménique serait de parvenir à une unité visible entre tous les chrétiens. Mais comme on n’y parvient pas, alors on ferme les portes de la communion, on refuse toute hospitalité eucharistique de façon indifférenciée. Pourtant le texte du credo de Nicée-Constantinople que nous allons lire aujourd’hui nous explique que le monde est fait de matière visible et invisible, que le Père tout puissant a, dès l’origine, séparé le ciel et la terre. Dès la création du monde, il a voulu distinguer l’univers visible de l’univers invisible. Croyons-nous, – petits hommes que nous sommes -, être en mesure de supprimer cette séparation originelle ? Pensons-nous que nous vivrions mieux à voir sans cesse, de façon homogène et uniforme, les anges et les démons qui nous entourent ? Je ne le crois pas. L’Eglise ne le croit pas non plus puisqu’elle fixe seulement au dernier jour la rencontre entre la Jérusalem céleste et la Jérusalem terrestre. L’Eglise n’est donc pas un palais de cristal qui serait visible aux regards de tous et accessible aux premiers venus.
Le prince de ce monde dont parle Jean, dans l’évangile lu ce soir (XII, 31-36), a été identifié par la tradition de l’Eglise à Lucifer, à l’astre du matin ayant chuté par orgueil. Mais, aux apôtres qui disaient être parvenus à soumettre les démons, le Christ dit : « Je voyais Satan tomber du ciel comme un éclair » (Luc 10,18). Et le livre de l’Apocalypse, au verset 22,16, rétablit l’ordre voulu par Dieu : « Moi, Jésus, j’ai envoyé mon ange pour vous attester ces choses dans les Églises. Je suis le rejeton et la postérité de David, l’étoile brillante du matin ». C’est parce que nous croyons que nous voyons. Et Jean nous dit de croire ceci : la lumière authentique c’est le Christ. L’important c’est d’avoir avec nous cette lumière, de croire en cette lumière, afin que chacun de nous devienne soi-même cette lumière !
La 2e idée fausse qui nous empêche de vivre pleinement l’unité de la foi chrétienne dans la diversité des Eglises, c’est de voir l’Eglise comme une institution, une sorte d’administration sacrée, réservée à ceux qui ont un certificat de baptême. Mais saint Paul dit tout l’inverse aux Ephésiens (IV, 1-13) lorsqu’il leur explique que l’Eglise c’est d’abord l’espace-temps de l’amour, de la participation des créatures à la vie divine. L’Eglise pour lui, est l’organisme où ne règne qu’un seul Esprit mais où fleurissent quantité de dons. En fait, le Christ, en montant au ciel lors de l’Ascension, n’a pas quitté ce monde. Il a simplement changé de condition, pour être en mesure d’envoyer l’Esprit sur la terre et pour attirer à lui toute personne. C’est tout le sens du mystère de l’Ascension et de la Pentecôte. Une fois élevé de terre, le Christ a envoyé le don des langues à tous les représentants des nations présents à Jérusalem le jour de l’effusion de l’Esprit. C’est pourquoi Paul fait référence au psaume 68 où il est dit que le Seigneur est monté dans les hauteurs, a emmené avec lui, même des captifs, même des rebelles, pour que Dieu dispose d’une demeure, à savoir le cœur des hommes.
Pourquoi Dieu a dû monter au ciel pour envoyer son Esprit sur la terre ? Dans le livre des Actes, Pierre donne la réponse : pour que s’accomplisse la promesse faite au prophète Joël : « Je répandrai mon Esprit sur toute chair ». L’Eglise est donc un corps vivant en Dieu où toutes formes de vocations, d’appels, sont appelés à s’épanouir. Paul donne comme exemple de vocation dans l’Eglise « les prophètes et les catéchètes ». Mais Joël dit qu’en réalité cette effusion de l’Esprit concernera toutes les personnes ayant accordé leur vie à l’appel reçu, les jeunes qui auront des visions, les vieux qui auront des songes, même les esclaves, hommes et femmes. Donc, plutôt que de nous représenter l’Eglise comme un simple lieu de délivrance des sacrements, imaginons-la-nous plutôt comme l’espace-temps d’une liturgie divino-humaine qui se déroule dans le monde et qui dépasse toutes les frontières confessionnelles, sociales, politiques et intellectuelles de ce monde.
La 3e idée fausse que nous avons, du mouvement œcuménique cette fois, est qu’on pourrait vaincre les divisions entre les Eglises par le respect scrupuleux de quelques règles, comme le dialogue, la prière, la solidarité et le jeûne. Mais le prophète Isaïe (LVIII, 6-11), celui que les exégètes appellent le 3e Isaïe, nous dit que ces méthodes sont bien insuffisantes. Car il y a jeûne authentique et jeûne hypocrite, dialogue créatif et bavardage inutile. On ne peut jeûner tout en se livrant aux disputes. On ne peut dialoguer en mettant l’assassin et la victime au même niveau. Le sacrifice authentique est de partager son pain avec l’affamé et d’héberger celui qui est sans abri. Isaïe nous dit que chaque fois qu’on renvoie libre les opprimés, on se rapproche de Dieu, et automatiquement on se rapproche les uns des autres. A chaque fois qu’on apaise une situation ou qu’on se libère d’un joug, – on dirait aujourd’hui d’une addiction -, là, nous dit Isaïe, on peut être sûr que notre blessure se guérira rapidement. Et surtout, il ajoute cette promesse si extraordinaire. Alors, « Ta lumière se lèvera dans les ténèbres, ton obscurité sera comme un midi. Sans cesse le Seigneur te guidera ».
Chers amis, méfions-nous donc des fausses lumières qui nous empêchent de nous reconnaître comme frères et sœurs en Christ. Dieu a mis toute son espérance en nous pour parachever sa création, pour faire de nous des torches vivantes, pour transformer avec lui toute ténèbres en connaissance, pour consoler toute souffrance. L’Eglise n’est pas un palais de cristal où tout serait visible au premier venu, qui n’aurait pas même préparé son habit. L’Eglise est le mystère du Royaume de la divino-humanité, qui est certes visible, mais à condition d’avoir la foi, le cœur ouvert et d’être en paix avec ses proches. L’Eglise n’est pas non plus une structure bureaucratique et confessionnelle, qui serait tellement sacralisée qu’elle en serait devenue incapable de reconnaître la diversité des dons de l’Esprit. Elle est un espace-temps de vie, de régénération, de communion, de salut. Elle est une institution certes, et c’est bien, mais pas à la manière autoritaire de ce monde. L’Eglise est à la fois le Corps du Christ et le Temple de l’Esprit Saint, ouverte à toute personne cherchant à accorder sa vie aux dons reçus de l’Esprit divin. Mgr Georges Khodr, évêque du Mont Liban a écrit ceci : « Le Seigneur agit où bon Lui semble, et vous n’êtes pas en mesure de limiter Son action. Il a promis de vous combler de Ses grâces, mais Il n’a pas dit qu’Il en faisait de vous les seuls dépositaires. Je vous en conjure: ne soyez pas plus optimistes que votre Roi, Lui qui peut ‘de pierres faire des fils d’Abraham’ (Mt.3,9) »[3].
C’est pourquoi le mouvement œcuménique lui-même n’est pas un simple lieu de palabres comme le voudraient certains. Il est Eglise d’Eglises, quête de plénitude dans l’Esprit. L’œcuménisme, comme le disait le pasteur Wilhelm Visser’t Hooft, est une manière de penser, de croire, de transmettre et d’agir ensemble dans l’Esprit Saint. Le mouvement œcuménique qui nous rassemble ce soir est d’abord un mouvement d’êtres vivants, de tous horizons, en quête de la Sagesse divine, de la Lumière sans déclin. C’est ce que proclamaient saint Grégoire de Narek, un mystique arménien du Xe siècle, et saint Nersès le gracieux un saint œcuménique arménien du XIIe siècle, dont nous allons lire les prières tout à l’heure. C’est aussi ce que chantent, à la tombée de la nuit, à la lumière des bougies, depuis plus de 2000 ans, les chrétiens d’Orient et d’Occident, avec cet hymne du Lucernaire, par lequel je conclurai, qui s’adresse au Christ comme étant la lumière joyeuse de la Gloire de Dieu :
« Lumière joyeuse de la sainte gloire du Père immortel, céleste, saint, et bienheureux, ô Jésus Christ. Parvenus au coucher du soleil, voyant la lumière du soir, nous chantons Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit. Il est digne dans tous les temps de te célébrer avec des voix saintes, ô Fils de Dieu, qui donne la vie. Aussi le monde te glorifie ». Amen.
[1] « Vous sentez que quelqu’un vous serre les épaules de ses mains, mais vous n’apercevez ni ses mains, ni son corps, ni le vôtre, mais seulement cette éclatante lumière qui se propage à plusieurs mètres de distance tout autour, éclairant la surface de neige recouvrant la prairie, et la neige qui continue à nous saupoudrer, le grand Staretz et moi-même ». telechargement_ecrits_saint_séraphim_de_sarov
[2] David Elbaz, La Plus Belle Ruse de la lumière : Et si l’univers avait un sens…, Odile Jacob, 2021
[3] Mgr. Georges Khodr, « L’appel de l’Esprit » Cerf, Paris 2001, p. 7.


